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Algérie tours détours
réalisé par Oriane Brun-Moschetti et Leïla Morouche
Long-métrage
JPEG - 116.9 ko

Algérie tours détours
Un film documentaire d’Oriane Brun-Moschetti et Leïla Morouche
Avec René Vautier
1h53

Image : Julien Leslé, Ahlem Aussant-Leroy, Damien Marguet
Montage : L. Morouche, O. Brun-Moschetti, Ishani Flahaut
Son : Ludovic Elias, Guillaume Bouillé
Montage son et mixage : Charles Van der Elst
Musique : Marc Ulrich
Régie : Ali Brahimi
Photographie : Hassan Mezine
Traduction : Malik Zouaoui


Résumé
Septembre 2004.

Nous partons en Algérie en compagnie de René Vautier, cinéaste militant, considéré là-bas comme le papa du cinéma algérien. Témoin de la guerre, de la naissance et de l’âge d’or du cinéma dans ce pays, il nous permet de replonger dans l’histoire pour mieux comprendre la situation actuelle du pays sur le plan du cinéma. Son regard se conjugue à ceux de différents professionnels du cinéma, d’hier et d’aujourd’hui, et de divers spectateurs. Nous re-créons le dispositif de projections itinérantes des ciné-pops, qu’il a mis en place au lendemain de l’indépendance, dans des villes qui l’ont particulièrement marqué. Avec un ciné-bus, nous allons sillonner le pays pour projeter des films sur la guerre d’Algérie et discuter avec les spectateurs. S’en suivent des discussions animées avec les publics, abordant la situation politique, l’histoire, la jeunesse ou la condition de la femme. Il s’agit d’un premier long-métrage (1h53), tourné en vidéo, dans un contexte particulier : celui d’une Algérie qui sort de dix années de terreur, et qui voit peu à peu renaître ses institutions culturelles.

Note des réalisatrices

Ce projet est né suite à notre rencontre avec René Vautier. Ami de longue date de l’Algérie, ce cinéaste témoin du conflit armé dans les maquis de l’armée de libération nationale est l’initiateur du Centre Audiovisuel d’Alger crée en 1962. Il forme alors la première génération de cinéastes et de techniciens Algériens. A la même époque, il crée le dispositif de projections-débats itinérant des ciné-pops. Cette rencontre nous a donné l’envie de partir avec lui en Algérie à la fois pour réveiller des moments du passé et prendre la température actuelle du pays.

Sur la route des ciné-pops

L’Algérie a marqué à jamais sa vie d’homme et de cinéaste. Découvrir avec lui l’Algérie d’aujourd’hui, c’est à la fois renouer avec un passé dont il fut un témoin crucial et s’interroger sur l’actualité. Nous retournons avec beaucoup d’émotion sur les lieux où il a vécu et travaillé. Quelles traces en a-t-il gardées ? Quelles transformations le temps a-t-il opéré ? Que sont devenus le Centre Audiovisuel de Ben Aknoun, la Casbah, théâtre principal de la Bataille d’Alger, ou encore la Cinémathèque Algérienne ?

Si notre film permet de cerner l’implication et l’impact de ce cinéaste pendant la guerre et après l’Indépendance, c’est surtout l’occasion de faire revivre le dispositif des ciné-pops dans des villes qui ont compté pour lui : Alger, Béjaïa, Tizi Ouzou, Tebessa et Biskra. Nous avons choisi de passer des films du répertoire algérien car montrer ces films permet de tester la résistance, le sens et l’impact des images face au temps, suivant les régions et les générations et de capter la sensibilité, le vécu et l’intérêt des spectateurs. Dans chaque ville et pour chaque projection, nous filmons la mise en place, le déroulement et les débats, souvent animés, avec les spectateurs.

Notre série de cinq projections-débats démarre par celle qui a lieu à la Cinémathèque d’Alger, un lieu symbolique et plein de souvenirs pour René. Lors de cette séance, à la demande des spectateurs, il se raconte et évoque des moments de son histoire. Par la suite, les séances s’orientent principalement sur la société et la culture algériennes. Amenés à rencontrer des publics variés, nous abordons différents thèmes dont l’état de la culture, la condition de la femme, la politique ou l’histoire, donnant ainsi une couleur à chaque débat.

Par exemple, à Béjaïa, suite à la projection du film Le Charbonnier de M. Bouamari, nous parlons des femmes avec un public d’hommes, visiblement très concernés. Puis, nous organisons une projection du même film à Tizi Ouzou devant un public essentiellement féminin, dans la cité universitaire de femmes Bastos.

D’une façon générale, nous sommes, avec Vautier, les animateurs de ces débats, mais l’étonnante spontanéité du public, animé d’un désir de parole libre, nous dépasse quelquefois. Tant mieux : c’est à eux que nous voulons donner la parole. L’idée de transmission et de dialogue se trouve au cœur de notre projet. A partir d’une réflexion sur l’histoire et la mémoire, nous voulons parler du présent et de l’avenir avec les Algériens et tenter de construire une passerelle entre hier et aujourd’hui. Pour reprendre les mots de Vautier, notre intention est de faire du Cinémavec, du cinéma avec les personnes et non pas sur elles.

Le cinéma dans l’Algérie d’aujourd’hui
série de portraits 1


De cette évocation du passé, et en particulier de ce que fut le cinéma à cette époque - une arme importante, un instrument de mémoire et un art à son apogée dans les années 70 - nous constatons amèrement la situation difficile dans laquelle il se débat aujourd’hui.

De nombreux acteurs de la profession en témoignent. Nous partons à la rencontre de personnes et de structures qui font face à cette situation.

Boudjemâa Karèche, directeur de la Cinémathèque Algérienne pendant 34 ans nous dresse un état des lieux de l’évolution et de la condition du cinéma. En quarante ans, le nombre de salles sur le territoire national est passé de 400 à une vingtaine et la production nationale est quasiment inexistante. Selon lui, les pouvoirs publics ne répondent pas aux exigences et aux attentes de ceux qui oeuvrent pour la culture.

A Alger, l’association Lumières qui regroupe bon nombre de techniciens et de cinéastes pour la plupart au chômage, se démène pour la sauvegarde des métiers et du patrimoine cinématographique. Certains d’entre eux témoignent avec vigueur et colère d’une situation qui les place dans une sorte d’impasse.

Le Centre de Diffusion du Cinéma, depuis peu intégré au Centre National du Cinéma Algérien (CNCA), organise depuis des décennies l’essentiel des projections itinérantes à travers tout le pays. Son directeur, Lyès Semiane, nous confie que les activités du centre n’ont jamais cessé, même durant les années noires.

A Béjaïa, une jeune association, Project’heurts, oeuvre pour sensibiliser les gens au cinéma, au pouvoir des images. Depuis 3 ans, elle met en place des séances de ciné-club pour que les spectateurs renouent avec une pratique cinéphile qui tend à disparaître. Cette association co-organise les Rencontres Cinématographiques de Béjaïa, un des rares festivals de cinéma du pays. Tant bien que mal, elle a réussi à dépasser bon nombre d’obstacles que ce soit au niveau financier, matériel ou humain. Ce rendez-vous annuel qui prend de l’ampleur est une réponse à un certain fatalisme ambiant.

Une mauvaise gestion de la culture et les sévices du terrorisme ont mis en péril les activités cinématographiques, déjà fragilisées. Cependant, malgré ces traumatismes, il semble que ces derniers temps, un nouveau souffle émerge.

Mosaïque algérienne
série de portraits 2


A ces témoignages viennent s’ajouter des séquences qui prennent la forme d’enquête. Le film est en quelque sorte tissé de différentes unités séquentielles qui se répondent, s’interrogent, se complètent. Différentes zones géographiques traversent le film. Ainsi, nous rendons compte des spécificités de chaque région. Car, de fait, il y a une interaction et une certaine incidence entre les lieux où vivent les gens et ce qu’ils sont, ceux qu’ils pensent et comment ils (ré)agissent (la mentalité, un certain conservatisme, une marge de manoeuvre plus ou moins facile à acquérir, la place des femmes....). Notre documentaire permet de dresser différents portraits de gens combatifs et actifs et d’établir des passerelles d’une région à l’autre.

A Tebessa, nous nous rendons dans la seule salle de cinéma en activité, le Maghreb. Nous découvrons alors quels films y sont diffusés et dans quelles conditions. Parallèlement, nous apprenons qu’il y a près d’une vingtaine de vidéo-clubs dans la ville. En compagnie de René Vautier, nous allons en visiter un pour discuter avec ceux qui y travaillent.

A Biskra, il n’y a plus aucune salle de cinéma active. Dans l’une des anciennes salles, le Zaatcha, qui a fermé ses portes depuis près de dix ans, nous rencontrons une famille qui, faute de mieux, est contrainte à y loger. Dans la même ville, nous rencontrons un groupe de jeunes rappeurs entreprenants qui essaient de bousculer certaines idées reçues car ils sont assez mal perçus par les autorités locales. Devant nos caméras, ils s’expriment librement et prennent plaisir à nous faire quelques démonstrations dans leur studio d’enregistrement. C’est une jeunesse qui regorge d’énergie et de talent mais qui parfois se sent impuissante ou désabusée.

Une série de séquences pointe ces difficultés de manière symbolique où concrète. C’est le cas à Tebessa, où l’on voit un immense parc d’attraction complètement à l’abandon : la grande roue ne tourne plus, les auto-tamponneuses sont recouvertes d’une végétation qui ne cesse de grandir, un enfant sorti de nulle part erre dans ce no man’s land. A Biskra, nous ouvrons la porte d’un immense cinéma à l’abandon depuis 8 ans. Depuis ce temps, une famille s’y est installée faute de logement. Le père de famille qui était ouvreur dans ce même cinéma exprime son amertume. Ses enfants investissent ces lieux tel un terrain de jeu. Ils jouent avec des objectifs poussiéreux, des projecteurs délabrés.

Le film se conclut par une séquence de chantier en construction où l’on voit des gens en pleine action. C’est une note d’espoir car l’Algérie est un vaste chantier. Beaucoup de choses restent à faire. L’ultime image est le mouvement circulaire d’une roue entraînée par une chaîne -qui rappelle d’ailleurs celle d’une bobine et d’un projecteur- qui peut signifier littéralement que la roue tourne. Car même si ce mécanisme répétitif semble immuable, rien n’est figé puisque ça tourne.

Partis pris esthétiques

Nous avons apporté un soin particulier à la plastique et à la composition des images dans le souci de souligner l’aspect poétique de ce road-movie. Des images tournées en super 8 permettent de découper le film, servant de transition, de passage d’une ville à l’autre. Ces respirations s’accompagnent d’une musique épurée où les notes de guitares acoustiques ou électriques confèrent au film une teinte contemplative, emprunte de mélancolie ou d’espoir. Cette musique a été spécialement composée pour le film.

Nous avons décidé d’utiliser avec parcimonie nos propres voix en off, principalement au début du film pour expliciter ou préciser des données essentielles à la compréhension du contexte. Mais, la plupart du temps, nous avons tenu à laisser place à la puissance évocatrice et symbolique des images (images des chantiers de construction, série de vues sur la mer, scènes de rue...)

Durant toute l’élaboration d’Algérie tours détours, nous avons collecté énormément d’images. Le montage s’est fait avec environ un tiers de nos rushes, il reste beaucoup d’images et de sons que nous n’avons pu exploités (cf. liste en annexe).

***

Actuellement, le rôle et les actes de la France dans l’histoire de la (dé)colonisation créent une polémique ; la mémoire de la guerre d’Algérie reste douloureuse et fragmentaire. A l’heure où l’on s’interroge sur le passé colonial de la France, notre film se propose de fouiller la mémoire d’un pays qui fut pendant cent trente ans un département français. Nous avons tenté de montrer les traces de cette Histoire et les cicatrices qui subsistent encore, notamment dans le domaine du cinéma. Surtout, nous avons voulu donner la parole aux Algériens, qu’on n’entend pas ou trop peu.

***

Le cinéma selon René Vautier

La figure de René Vautier, dans le paysage cinématographique français, se situe dans la mouvance des cinéastes marginaux, atypiques, intègres et bien souvent rejetés voire niés par les institutions, car ils dérangent et ne répondent pas aux critères commerciaux. Cinéaste militant, engagé, non-conformiste, jusqu’au boutiste, humaniste, convoyeur de paroles habituellement négligées, René Vautier a connu la censure sur pratiquement toute son œuvre.

Jeune résistant, il choisit de faire du cinéma et entre à l’IDHEC en 1946. La Ligue de l’enseignement lui commande un film sur la façon de vivre dans les villages africains. Il réalise alors, à 21 ans seulement, Afrique 50, considéré comme le premier film anticolonialiste. Ce film plaidoyer contre le pouvoir colonial est une accusation hurlée aux spectateurs français, qui lui vaut treize inculpations et un an de prison. A l’époque d’une France fière de sa mission civilisatrice en Afrique, rares sont ceux qui manifestent ouvertement un sentiment d’indignation. La censure impose le silence et n’admet aucune déviance.

Dès 1956, Vautier s’attaque à la guerre d’Algérie autour de laquelle s’organise une fois de plus, une censure implacable touchant tous les domaines médiatiques et bien sûr artistiques. Il tourne là-bas les premières et pratiquement seules images des maquis de l’Armée de Libération Nationale. De ces images de guerre sort un film : Algérie en flammes en 1957, puis Peuple en marche en 1962. Ces images lui attirent une fois de plus des démêlées avec les pouvoirs en place : il passera 25 mois dans une prison FLN, en Tunisie. Après l’Indépendance, il reste aux côtés des Algériens et fonde le Centre Audiovisuel d’Alger sur les hauteurs de la ville (Ben Aknoun), première institution de formation aux métiers de l’audiovisuel du pays. Certains des grands noms du cinéma algérien tels Ahmed Rachedi, Mohamed Lakhdar Hamina ou Bouamari en sont issus.

Parallèlement à ces activités, il met en place le dispositif des ciné-pops, séances des projections itinérantes de films traitant de problèmes sociaux ou politiques suivis de débat à travers le pays. Pendant quatre ans, jusqu’en 1966, le réseau des ciné-pops touchera durablement la mémoire des spectateurs. Dix ans après l’Indépendance, en 1972, il réalise Avoir 20 ans dans les Aurès dont le scénario s’inspire de témoignages de soldats français de la guerre d’Algérie. Primé à Cannes, ce film courageux fait scandale, il en satisfait certains et en offusquent d’autres.

Caméra au poing, il s’est trouvé aux cœurs des luttes coloniales et sociales, en faveur de la paix, de la liberté d’expression et surtout de l’indépendance. On l’aura compris, pour lui, le cinéma est avant tout un acte civique, un engagement politique, non sans risques. Recueillir ses mémoires, tout en les mettant en perspective, c’est se confronter à l’Histoire.